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La Dalle

Depuis un moment, Frédéric Danréaud s’impatientait devant la baie vitrée. Il était six heures du matin, les brumes

nocturnes commençaient juste à se lever, et faisaient apparaître les premiers rayons d’un soleil métallique de

novembre. Frédéric était encore en pyjama, mais la vue de la forêt de bouleaux, qu’il venait de faire planter sur la

plaine prolongeant son jardin, le fascinait encore trop pour qu’il réussisse à se retenir. Autrefois, cette plaine

s’appelait le Marais de l’Ogre. À présent, il fallait bien trouver un autre nom pour ce lieu-dit. Les légendes, la boue,

les spectres nocturnes, les microbes surtout — c’était maintenant de l’histoire ancienne.

Doucement, il ouvrit la porte coulissante et se précipita dehors. Frédéric fit des pointes de danseur sur les dalles

encore givrées ; il s’amusait comme un enfant déballant ses nouveaux cadeaux.

Il faisait bien trop froid pour se promener en chaussettes, mais observer les glissements de perspective, que le

mouvement révélait entre les rangées d’arbres, cela le mettait dans un état proche de l’ivresse. De quelque angle

d’où l’on regardait, il n’y avait là que de l’ordre et de la géométrie. La journée sera belle : la ouate flottant entre les

arbres se diluera progressivement dans ce ciel d’une netteté encore trop sévère, et c’était exactement ce mélange

de douceur et de rigueur que Danréaud avait toujours recherché dans la vie. Si son mariage avait fait ses preuves

le long des années, estimait-il, c’était grâce à ce savant dosage entre le flou et le précis.

Pourtant, alors qu’il rentrait dans le salon, en essayant de ne pas faire trop de bruit en refermant la baie vitrée, il se

rendit compte que sa femme, Héloïse commençait à l’inquiéter. Mais qu’était-ce au juste ? Il n’avait pas le moindre

indice. Il avait dédié toute sa vie à protéger sa femme, à la préserver, à la rassurer. Il savait que c’était cela, la

vocation qui lui avait si cruellement fait défaut avant de l’avoir rencontré. Sa vie professionnelle, leur installation à

Bussy-en-Aubrois, la construction de cette spacieuse maison en bois — tout cela n’était qu’un immense cordon

sanitaire enroulé autour de Héloïse. Et jusqu’à présent, il ne s’était jamais demandé de quoi, précisément, il la

protégeait.

Toujours en sourdine, il se prépara un café. Il adorait ces heures matinales, ce café solitaire. Dans une heure ou

deux, il allait déjeuner avec Héloïse. Ces quelques heures étaient probablement les seules qui lui appartenaient

vraiment. Les seules, aussi, où il se sentait pleinement lui-même. C’est curieux, pensait-il, les femmes n’avaient

jamais tellement compté pour lui. Il n’avait pas connu le tourment des fantasmes comme ses camarades, il ne

s’était jamais senti en manque de la plénitude que pouvait apporter une femme. Il ignorait tout de la drague, et les

femmes côtoyées au bureau lui étaient indifférentes. Certes, les plaisirs de la chair ne le laissaient pas de marbre,

mais il ne les avait jamais recherchés exprès.

Héloïse, non plus, il n’avait pas cherché à la séduire : il se plaisait à penser que c’était cela qui l’avait séduite. Mais

quand ils s’étaient mis à se fréquenter, Danréaud détectait quelque chose en elle qui le nouait, le retenait, et

l’obligeait. Ainsi, il sut qu’ils n’allaient plus se quitter.

À travers la porte entrouverte de la cuisine, il vit la grande chambre-atelier qu’ils avaient aménagé en cassant

plusieurs murs, quand ils eurent appris qu’ils n’auraient jamais d’enfant. La pertinence du plan de leur maison

s’était trouvée caduque d’un coup : à quoi bon toutes ces chambres ; s’il n’y avait personne pour les habiter ? Mais

les volumes dégagés par les murs démolis leur faisaient sentir ce vide avec encore plus d’insistance.

Héloïse dormait encore. Elle dormait trop. Ça devait être cela qui l’inquiétait.

Danréaud n’appréciait rien tant que la clarté et l’espace, même dans une chambre à coucher. Il contempla Héloïse,

blottie dans un coin du lit, entortillée dans une multitude de draps comme dans une coquille. On aurait dit qu’elle

voulait fuir tout cet espace et toute cette lumière — mais Frédéric ne comprenait pas que l’on pouvait vouloir fuir

autre chose que l’exiguïté et l’obscurité.

En pensant à Héloïse, emmurée dans son sommeil, Danréaud se demandait si ce n’était pas à mesure de l’avoir

rassuré qu’elle s’était fragilisée. Plus il prenait soin d’elle, plus elle s’était éloignée. Peut-être aurait-il fallu agir tout

autrement qu’il ne l’avait fait, mais cela aurait exigé qu’il soit un autre homme qu’il ne le fut. Il était trop tard pour

changer, non pas parce que leur situation était irrattrapable, mais parce qu’au fond, elle leur convenait très bien à

tous les deux.

Peut-être, s’installer à la campagne avait été une erreur. C’était Héloïse, pourtant, qui en rêvait. Elle se plaignait de

la vie parisienne, de la froideur implacable des citadins, du sentiment d’être une marionnette dans un spectacle

dont elle ignorait l’intrigue, de courir à bâtons rompus vers un but que, de toute façon, elle ne voulait pas atteindre.

Quitte à être seule au monde, disait-elle, il valait mieux l’être au milieu des arbres et des champs qu’au milieu des

hommes, des autobus, et des panneaux publicitaires.

Bussy-en-Aubrais était à une heure et demie de Paris. Les premières années, Danréaud continuait à se rendre

quotidiennement à son bureau parisien, tandis qu’Héloïse travaillait comme institutrice à l’école communale du

village. Ce furent des années heureuses : Héloïse aimait sincèrement les enfants, et le couple prit plaisir à s’investir

dans la vie locale. Les paysans et commerçants de la région s’entichèrent de cette jeune institutrice si jolie, si

dévouée, si délicate. Les Danréaud furent invités à des mariages, à des baptêmes, aux fêtes des récoltes, et aux

inaugurations de la salle multisport et du nouveau bâtiment de la mutuelle des agriculteurs. Les villageois étaient

admiratifs devant Danréaud, et ils l’appelaient « l’Ingénieur. Comme il avait fait des études d’agronomie avant de

devenir informaticien, il avait une réponse à toutes leurs questions : que pensait-il des engrais synthétiques, en

quelle matière fallait-il choisir les silos, comment devait-on rationaliser la polyculture ?

Cependant, un problème bien plus grave secouait les bussyois. Ils mirent des années avant d’en parler. Une sorte

d’Omerta régnait sur ce sujet : les bussyois en avaient honte, car ils s’imaginaient qu’en apprenant leur situation

géologique, on découvrait leurs secrets psychologiques et familiaux. Voilà pourquoi, pendant plusieurs années, ils

le consultaient d’abord pour des problèmes anodins : pour tester ses compétences, mais surtout le degré de

confiance dont il était susceptible.

Ce mal que qui préoccupait tant les bussyois, c’était le marais. Beaucoup de légendes s’étaient créées autour des

plaines qui entouraient le village. Dans un périmètre de deux kilomètres, les routes s’enfonçaient, les maisons

s’écroulaient, et les rares promeneurs non avertis qui s’y aventuraient en revenaient ahuris. Aux enfants pas sages,

on racontait qu’un ogre allait sortir du marais pour les engloutir. Si un adultère se produisait dans le village, on

chuchotait que les amants allaient êtres molestés par des reptiles vivant dans la boue. Quand des frères se

trahissaient, on disait que le bourbier du marais empesterait l’eau potable.

Ainsi, c’était rempli de superstition que les villageois témoignaient des dérèglements du marais qui s’annonçaient

petit à petit. Des chasseurs s’étaient noyés dans le marécage. Une semaine de pluie et de vent avait aspergé de

boue les murs du village, les rues étaient inondées et les mécaniques des voitures furent grippées par le sable qui

s’y était immiscé. La fange montait par les canalisations des maisons et se déversait dans les cuisines et les salles

de bains. Des insectes et des vers remontaient des marais et vinrent envahir les foyers : les enfants eurent des

allergies, des diarrhées et des fièvres délirantes.

Les notables du village étaient impressionnés par l’aura scientifique de Danréaud. Mais, probablement, c’était

moins de leur situation géologique désagréable, que de leur superstition atavique qu’ils cherchaient à êtres

délivrés.

Cent cinquante ans d’instruction républicaine avaient réussi à ce qu’ils consultent un ingénieur, et non plus un

sorcier, pour exorciser les démons de la terre. Ils demandèrent, et obtinrent, des subventions du Conseil Régional

et du Ministre de l’Environnement. Ils se mirent mutuellement à contribution pour sauver le village. Ils employèrent

Danréaud à plein temps pour assécher le marais.

Le plan qu’il concocta fut grandiose. Sur les dix hectares qui entouraient le village, des bulldozers creusaient la

terre nuit et jour. Le marais n’était plus qu’un colossal fossé, dont on avait ôté toute la glaise. D’immenses digues

souterraines allaient rendre la commune étanche. Une chape de béton devait définitivement refouler les

puissances humides, bourbeuses et chtoniennes vers le centre de la Terre. Des milliers de tonnes d’humus sain

furent empilés sur la chape ; des grilles en fer allaient assurer sa ventilation. Du gazon, des bouleaux et des hêtres

furent plantés. La nature allait reprendre ses droits, désormais assagie et désinfecté par la dalle de béton sur

laquelle elle reposait.

Pour Danréaud, il avait accepté ce travail pour se rapprocher d’Héloïse. Pourtant, les difficultés que sa femme allait

connaître, et l’isolement croissant dont elle devint victime, n’étaient pas sans rapport avec ces travaux.

Parfois elle amenait ses élèves voir cet immense chantier. Il était la fierté du village ; c’était la preuve du pouvoir de

l’homme sur les forces noires de la nature. À mesure que les travaux avançaient, elle ne pouvait s’empêcher de

visiter les dernières parcelles marécageuses. C’est là qu’un curieux événement survint.

C’était à la fin du mois d’octobre, un de ces jours où l’été, lors d’une ultime visite expresse, secoue pour une

dernière fois la vie du village avec ses convulsions calorifiques, avant de mourir dans la brume qui commence à

monter des forêts. Héloïse promenait ses élèves jusqu’aux confins de la forêt des Abrets, pour leur faire découvrir

une faune que bientôt les bussyois ne connaîtraient plus : le palendrom auricum, la vicille grecque, ou le petit

nombril des champs. Ils avaient étudié ensemble de vieux traités de botanique, et elle avait demandé à ses élèves

de mémoriser tous les noms de plantes et leurs descriptions.

Comme un essaim se dispersant, les enfants couraient à travers la plaine. Chacun était anxieux d’être le premier à

se présenter devant Héloïse avec l’une de ces espèces rares. L’agitation était telle qu’Héloïse perdait le contrôle

de sa classe. Un enfant était tombé dans une flaque de boue. Les autres, affolés, cherchaient le secours d’Héloïse.

Mais alors que l’enfant s’enfonçait dans la gadoue, Héloïse se figea dans une pose de tétanisée. Au lieu de tirer le

petit garçon du bourbier qui allait l’ensevelir, Héloïse mit un doigt dans la fange, le porta vers sa bouche, et de loin

lui envoya un baiser avec ses lèvres maculées. Le garçon était hilare et poussait des cris frénétiques, pendant que

les autres regardaient sans faire un bruit. Tout excité, il se remuait comme un derviche dans son tourbier, et

aspergeait Héloïse de fange en faisant des mouvements de turbine avec ses bras.

D’après les témoins, — les enfants furent longuement interrogés après l’incident — Héloïse était dans un état

proche de la transe. Avec un sourire béat, elle prit le garçon dans ses bras, et lui barbouilla de boue le visage,

avant de faire de même avec ses propres seins. Comme un serpent guettant sa proie, elle s’approcha lentement de

l’enfant, pour enfin l’embrasser langoureusement sur la bouche. Les autres enfants furent paralysés parce qu’ils

voyaient. Pendant tout le retour, ils se tenaient cois. Personne n’osait adresser la parole à la maîtresse d’école. Ce

n’était pas la peur ou l’effroi qui les faisaient taire ; ils étaient saisis de stupeur, mais aussi de respect, devant ce

qu’ils ne pouvaient comprendre.

Leurs parents, les autorités de l’éducation nationale et de la municipalité, et surtout Danréaud lui-même, ne

pouvaient pas comprendre non plus. L’affaire mit du temps à s’éventer : les enfants n’en sifflèrent mot. Mais

quelques jours après l’excursion, le petit Paul — fils d’Hubert et Marie-Ange Dubois, propriétaires du magasin de

quincaillerie du village — fut emporté par une fièvre violente.

Quelques semaines plus tard, l’on destitua Héloïse de ses fonctions. Danréaud n’osait lui parler de l’incident. Ce

n’était pas la peine, pensait-il, car, si par chance Héloïse avait des raisons pour expliquer son comportement, il

savait d’avance qu’elles étaient hors de sa zone de compréhension.

Danréaud ne tenait pas non plus à condamner le comportement d’Héloïse. La subite découverte de son étrangeté

ne la lui rendait pas étrangère pour autant. C’était déjà la prémonition de quelque chose d’impénétrable en elle

qui, au prime abord, l’avait rendue si attrayante à son égard.

À présent, Héloïse ne travaillait plus depuis deux ans. Elle sortait à peine, ayant rompu sans fracas tout contact

avec les autres villageois. Cela ne semblait pas la déranger.

Doucement, Danréaud posa son bol de café. Il s’avança vers la porte en hêtre qui donnait sur la chambre, et la

poussa en faisant attention de ne pas la faire grincer. Le soleil inondait la chambre. Danréaud s’assit sur le rebord

du lit et regarda Héloïse dormir. Elle était immobile, mais elle ne semblait plus fuir la lumière : on aurait dit que ses

paupières closes aspiraient le soleil, que dans son sommeil, elle se laissait nourrir par ses rayons. Les feuilles de

l’arbuste devant la baie vitrée, se trémoussant dans le vent, dessinaient leurs ombres sur ses paupières, comme s’il

s’agissait d’un écran. Un instant Danréaud se demanda quel film était projeté de l’autre côté de ses paupières.

Mais rapidement, Danréaud délaissa la spéculation : il chérissait tellement cette distance chez Héloïse, et c’est

peut-être pour cela qu’il ne l’aimait jamais davantage que quand elle dormait.

Il posa sa main sur le front d’Héloïse, puis s’avança vers la bouche : il voulait capturer son haleine chaude et sa

respiration d’enfant qui dort. Il hésita entre l’envie de réveiller Héloïse et celle de protéger son sommeil. La voir

dormir provoqua en lui l’urgence étouffante de la dévorer, c’était ce recul dans un monde clos et secret qui stimulait

son désir. Peut-être il la perdra à cause de cette hésitation, craignait-il, parce qu’au lieu de s’en aller, Héloïse se

réfugiait dans le sommeil.

Maladroitement, Danréaud s’avança vers elle et s’allongea sur à ses côtés. Il se mit à la serrer dans ses bras, sans

tendresse, sans érotisme non plus, mais avec une violence compulsive. Il s’accrochait comme si sa vie en

dépendait, mais sans savoir qui était la bouée, et qui était le naufragé.

« C’est trop tard, Jean-Pierre », murmura-t-elle, ouvrant à peine ses paupières. Danréaud ferma un instant les

siennes, aveuglé par la lumière qui refluait du velux situé au-dessus du lit : le soleil était à son zénith.

« J’ai perdu l’habitude de te réveiller », répondit-il, avec un sourire forcené.

« Tu aimes trop ton café solitaire et ton jardin. Et puis, j’aime dormir, le matin, je suis aussi heureuse que toi. »

La blancheur de la peau d’Héloïse frappa Danréaud, on aurait dit que ses draps l’avaient protégée de tous les

heurts de la vie, comme du papier mousseline enveloppant une porcelaine précieuse. Elle avait encore cette peau

crémeuse, d’une douceur irritante, à qui Danréaud devait la révélation de sa propre tendresse, douze années plus

tôt. Il pensait, que faute d’avoir rencontré cette peau, ce sourire si désarmant, parce que si mince, et ce regard se

dérobant à chaque instant comme s’il se sentait coupable d’avoir regardé, il serait peut-être toujours resté dur

comme une brique, rien de plus qu’un banal ingénieur. Brutalement, il arracha les draps qui enveloppaient

Héloïse ; voulait-il étreindre ce corps si fluet, ou simplement le contempler, il ne le savait plus.

La brusquerie de Danréaud surprit Héloïse, mais au lieu de paraître agacée, elle adopta un sourire moqueur,

presque aguichant. Gloussant de rire, elle lui jeta : « me voila exposée en vitrine ! Tu me trouves encore

désirable ? ».

Danréaud avait toujours ressenti la nudité d’Héloïse comme une nudité qui implorait d’être couverte et couvée.

Danréaud laissait glisser ses paumes dans le creux des hanches d’Héloïse ; mais il n’osait pas affronter ses yeux.

Redevenue sérieuse, elle répliqua gentiment : « Je t’ai dit qu’il est trop tard. Mon corps est resté le même, mais il

n’est plus à toi. »

Danréaud trouva cette réflexion étrange : le sentiment, et même le désir, qu’Héloïse lui appartenait lui avait toujours

été étranger.

« Je veux dire que je ne sens plus de vide en moi, un vide que je te demanderais de remplir. Je ne sais pas

pourquoi, mais je me sens pleine, entière, sans désir ». Elle repoussa la main de Danréaud, se leva, et se dirigea

vers la salle de bain.

Le bruit de la porte se refermant, aussi feutré qu’il fût, eut l’effet d’un poignard dans le ventre pour Danréaud, le

forçant à serrer ses paupières et retenir son souffle. C’était bien lui qui avait mis ce cordon sanitaire autour

d’Héloïse, l’étouffant ainsi petit à petit. En fronçant ses sourcils, et en bloquant les muscles de son cou, il croyait

pouvoir empêcher que ce constat qui s’imposait de plus en plus remonte à la surface de sa conscience: ces douze

années de vie commune les avaient menés tout droit dans une impasse, dont le portail de sortie s’était fermé

depuis. Danréaud voulait rester comme ça, les yeux fermés, les oreilles bouchées, isolé de toute présence

extérieure.

Mais tandis qu’il persista dans sa posture figée, Danréaud sentit un chatouillement monter le long de son bras droit

appuyé sur le lit. Comme s’il se réveillait d’un songe, il ouvrit les yeux, et vit, sans affolement, les mouvements

erratiques, mais dirigés, d’une colonie de fourmis qui émergeait de l’empreinte qu’Héloïse avait laissée dans le lit.

Il balaya son bras avec un geste précis, et se débarrassa des intrus, avant d’aller dans la cuisine chercher un

insecticide. Il n’était ni surpris, ni dégoûté. Depuis longtemps, il avait fait ses preuves dans le combat contre les

parasites, et comme dans tous ses combats, son allié était la science.

Les jours suivants, une aura de quiétude enrobait Héloïse, ce qui rassura Danréaud. Ses joues étaient redevenues

roses, ses lèvres s’étaient regonflées, et ses yeux avaient retrouvé leur scintillement. Toute son anxiété avait

disparu. Les peurs, dont Danréaud s’était senti assailli, ne résultaient-elles que des fomentations de son esprit trop

rationnel ? Héloïse ne donnait aucun signe d’un trouble intérieur. Elle ne lui reparla plus de leur courte

conversation, ou du fossé qui censé s’être creusé entre eux.

Elle ne parlait pas d’autre chose non plus. Elle vivait à ces côtés, dînait avec lui, dormait avec lui, mais elle semblait

curieusement absente de la vie commune. Danréaud comprenait bien que la renaissance d’Héloïse n’était pas

redevable à lui. Bien des fois, alors qu’ils étaient simplement assis sans parler, le visage d’Héloïse exprimait un

ravissement dont il savait n’avoir aucune part.

Danréaud n’était pas de nature jalouse, et il admirait trop Héloïse pour supputer que l’état béatifique d’Héloïse était

dû à une double vie, que ses longues heures au bureau rendaient possible. Un temps, il pensa appeler un

médecin — cette mine extasiée ne viendrait-elle pas d’une fièvre ?-, mais il ne voulait pas gâcher le bonheur

retrouvé d’Héloïse- n’était-ce pas lui dire qu’elle était heureuse seulement parce qu’elle était malade ?

Mais une nuit, des secousses arrachèrent Danréaud à son sommeil Il alluma immédiatement la lampe de chevet. Il

vit Héloïse pousser de violents gémissements. Elle était trempée de sueur, ployant sous les convulsions, et lançant

des cris, — c’était dur à admettre — qui ressemblaient à des cris de plaisir. Était-ce cela, la fameuse jouissance

féminine dont lui parlaient tant ses camarades d’antan ? Il ne pouvait se résoudre à intervenir. Héloïse éprouvait

enfin ce plaisir qu’il n’avait jamais su, ou n’avait jamais osé, lui donner. Au lieu d’être choqué, Danréaud la regarda

avec contentement et affection : c’était cette Héloïse-là, dont le pressentiment l’avait attiré sans qu’il l’ait pu la

connaître jusque lors. Pouvait-il partager cette extase avec elle ? Il lui prit la main. Quoiqu’il arrivait à Héloïse, peu

importe ce qu’elle était ou ce qu’elle devenait, il voulait être à ses côtés. La bercer, la soutenir, la rassurer, c’était ce

qu’il désirait, même si cela ne réussissait pas à la stabiliser. S’il ne pouvait pas sauver leur mariage, et sauver

Héloïse non plus, il ne pouvait pas l’abandonner. Si elle courait au désastre, l’y accompagner était son devoir à lui.

N’était-ce pas lui qui l’y avait menée ?

Au réveil, le lendemain matin, Danréaud dut se battre contre les milliers de fourmis qui envahissaient son lit. Il se

doucha avec le savon désinfectant qu’il affectionnait, et s’habilla rapidement. En voyant Héloïse, il fut consterné :

elle ne donnait pas l’impression d^’tre dérangé par les insectes. Au contraire, plus il y avait de fourmis qui

parcouraient son corps, plus son expression devenait angélique. Les bestioles sortaient du col de son pyjama et

cheminaient le long de son cou. Il comprenait maintenant, que le plaisir que semblait ressentir Héloïse, venait de

l’action des fourmis, qui chatouillaient, massaient et caressaient toute l’étendue de sa chair.

« Tu devrais peut-être te laver. » Danréaud ne trouva rien de mieux à dire. Il savait que c’était une remarque

stupide, mais depuis longtemps leur conversation s’était réduite à des échanges fonctionnels.

Héloïse disparut dans la salle de bain sans mot dire.

Sans se soucier des vêtements qui y étaient posés, Danréaud s’affala sur une chaise. Sans doute pour se rassurer,

il effectua un état des lieux : son regard glissa lentement, sur la moquette azur, les panneaux en bois de hêtre

plaqués sur les murs, le plafond incliné. Tout ici respirait le calme, l’ordre, l’espace, et la lumière. La pièce

s’intégrait parfaitement dans la perspective sur laquelle ouvrait la baie vitrée : la menace, que semblaient proférer

les quelques nuages qui s’éloignaient vers l’horizon, était conjurée par la régularité des plantations de bouleau.

Danréaud était fier de cette harmonie entre son architecture intérieure et l’aménagement de la plaine qu’il avait

initié. Mais il ne comprenait pas comment cette colonie de fourmis avait pu s’infiltrer dans une maison isolée d’un

bout à l’autre, avec une canalisation étanche, posée sur une dalle de béton de dix hectares.

Héloïse était en train d’essorer ses cheveux lavés, quand elle revint, une serviette blanche accrochée autour de sa

taille. Sérieuse, mais souriante, elle s’assit à côté de Danréaud. Elle était habitée d’une telle paix intérieure, que

Danréaud douta si c’était à lui de ramener Héloïse sur le droit chemin ; peut-être était-ce à elle de lui donner une

leçon.

« Tu vois Frédéric, je me lave. Je me suis toujours lavée. »

Danréaud observa sa peau blanche et lisse, et apprécia l’odeur de lavande qui en émanait.

« Mais, il y a quelque chose en moi que je ne peux pas enlever, tu comprends ? Moi-même, je ne sais pas ce que

c’est, pourquoi ça vient, mais je sais que ça vient de moi. C’est une partie de moi. »

Danréaud ne savait pas quoi répondre.

« Regarde. »

Délicatement, Héloïse défit le nœud qui attachait sa serviette. Quand celle-ci se déplia sur la chaise, le bassin

d’Héloïse se dévoila. La vision du pubis d’Héloïse avait toujours fait vibrer une corde sensible chez Danréaud : ses

poils étaient fins, soyeux, dorés, et les contours du triangle étaient finement tracés. Pour Danréaud, c’était un

sanctuaire, une source sacrée qu’il fallait à tout prix protéger. L’objet ultime de son désir lui paraissait comme un

antre de pureté.

Le regard ainsi hypnotisé, il constata néanmoins comment les poils d’Héloïse s’assombrissaient, et la surface du

triangle s’élargissait de plus en plus. C’était de son vagin que les fourmis refluaient, avant de recouvrir tout son

corps.

« Tu vois, je n’y suis pour rien. Toi non plus. C’est mon corps. Ça me remplit. Et ça me rend heureuse. »

Danréaud prit sa veste, et sortit dans la plaine. Il marcha pendant toute la journée. Quand il revint, le soir, Héloïse

dormait déjà.

Danréaud ne savait pas quel était le jour du décès d’Héloïse. À vrai dire, il n’a jamais su si elle était effectivement

morte. Car les êtres qui avaient tué Héloïse, les fourmis, n’étaient-ils pas devenus une partie d’Héloïse ? N’était-ce

pas dans son ventre qu’ils prenaient naissance, et n’étaient-ils pas des êtres vivants aussi ? Héloïse ne continuait à

vivre dans ces fourmis, Danréaud aimait à se rappeler.

Il ne pouvait se résoudre à appeler un médecin. D’une part, il ne voulait pas aller conter la volonté d’Héloïse : elle

aurait vécu une intervention médicale comme une violence, comme une tentative expansionniste visant à

s’approprier et à annuler ce qui surgissait au fond de son être. D’autre part, — et cela donnait matière à nourrir son

sentiment de culpabilité — Danréaud voulait éviter à tout prix que l’on découvre la transformation d’Héloïse. Il en

avait honte. Mais était-ce de sa femme, ou de lui-même, qu’il avait honte ?

Pendant les longs après-midi où Héloïse dormait, Danréaud se mit à construire une grande vitrine en plexiglas,

dans la cave aménagée quelques années auparavant. Elle ressemblait à un vivarium, pour ne pas dire à un

sarcophage. Sur les côtés, il apposa deux ventilations. Quand vint le moment où Héloïse ne se réveillait presque

plus jamais, et où lui-même ne savait plus comment se protéger de l’invasion de fourmis, il coucha Héloïse dans

cette boîte transparente, et la posa sur un socle en béton, dans le grand salon voûté. Avec un grand panneau vitré,

il l’enferma hermétiquement. Des filets vissés sur les ventilations empêchaient l’évasion des fourmis.

Quand il souleva Héloïse pour la coucher dans sa boîte, il l’entendait toujours respirer. Longtemps après, pendant

les longues soirées où il veillait sur ce qui restait d’elle, il croyait encore sentir ces gémissements de plaisir qui

l’avaient tant surpris la première fois. Et pendant des années, il croyait voir la silhouette de sa femme, dans ce tas

de fourmis qui se déplaçait à l’intérieur de son vivarium. Et il dut reconnaître la vérité du sentiment qu’Héloïse avait

attisé chez lui dès leur premier rendez-vous : qu’il allait toujours rester à ses côtes, pour la choyer et pour la

soutenir, jusqu’à la fin de ses jours.

© Balthasar Thomass

 

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