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j'étais le pape

J’étais le Pape. L’amour de Dieu pour la jeunesse planétaire s’accumulait en moi et propulsa mes bras en avant.

Suspendus dans l’air, attirés par la foule et ancrés dans le ciel, mes bras magnanimes maintenaient, autant qu’ils le

pouvaient, mon corps croulant, et j’observais comment Dieu embrassait, par mon intermédiaire, les quarante mille

jeunes qui campaient sur la place du Vatican. Ma tête tomba sur mes épaules ; quand la foule est trop bruyante, il

faut avoir les oreilles près du cœur pour bien entendre la voix de Dieu. Que la parole divine prenne sur terre

l’aspect du tintement métallique qui sortait des haut-parleurs, cela m’étonnait toujours. Je me sentais vieux et usé ;

j’étais pourtant l’espoir des jeunes de ce monde.

La nuit venue, avant de me coucher dans ma suite papale, j’enlevai ma soutane et je me contemplai. Ma chair était

rose et tendre, flasque seulement par endroits : n’ayant jamais connu le péché charnel, mon corps a gardé

l’innocence des bébés. Dans le miroir, je regardai ma main caresser l’intérieur de mes cuisses, et je me demandai

si la peau des communiants était aussi lisse que la mienne. L’odeur sanctifiée qui émanait de mes membres

m’enivrait, et m’évoquait l’émotion que j’eus enfant, en sentant l’encens pour la première fois. Comme toutes les

nuits, j’avais du mal à m’endormir. La nuit, moi le pape, j’étais la personne la plus seule du monde. Je pensais à

tout ce que je n’avais pas connu, et que je ne connaîtrais jamais. Je pensais que je n’avais manqué de rien, mais si

mon existence avait été une autre, ma vie présente ne m’aurait pas manqué non plus.

Devant la foule, Dieu me parlait. Je ne faisais que suivre sa dictée : je n’avais pas à réfléchir, ni à chercher mes

paroles, juste à remuer mes lèvres et laisser Dieu parler latin, italien, anglais ou swahili à travers ma bouche.

Personne ne savait que mon polonais natal était la seule langue dont j’étais maître, et qu’en laissant Dieu parler

toutes les autres langues, j’ignorais totalement, ce qu’il, ou moi, disait.

Quand j’étais avec mes conseillers, cardinaux ou évêques, la présence de Dieu s’effaçait : à force d’écouter ce que

disent les théologiens bien plus compétents que moi, je n’arrivais plus à entendre la voix de Dieu. Tout semblait

tellement clair, que Dieu disparaissait en même temps que son mystère.

Quand, une fois les évêques partis, mes administrateurs me parlaient de la logistique de mes apparitions, le vertige

s’emparait de moi. Trois millions d’hosties ! Cinq cent mille litres de vin rouge ! Et deux millions trois cent vingt-sept

mille consciences en quête de rédemption ! Tout cela ressemblait à un infini bien plus écrasant et impénétrable

que celui de la bonté, de la sagesse et de la puissance divine. J’avais sacrifié ma vie à comprendre la

transformation de l’eau en vin, mais maintenant, c’était la transsubstantiation de l’argent en hostie qui me donnait la

migraine.

La nuit, dans mon lit vierge de toute concupiscence, Dieu m’abandonne. Je m’ennuie. Mes adorateurs, la presse,

les hommes politiques, les médias, tout le monde me manque. Le temps s’arrête. Je suis seul face au marbre du

sol, au velours de mon baldaquin, à la soie de mes draps. Ils m’apprennent que la matière est éternelle, mais

l’âme, mortelle.

Peut-être, dans la nuit, je cesse d’être pape. J’y suis juste quelqu’un qui cherche à être quelqu’un. Alors, je

m’étends dans tous les sens, je me frotte contre mes draps, je donne des coups de pied dans le cadre doré de mon

lit. Mais quoi que je fasse, je ne sens rien d’autre que ce corps fragile, que cette toux sèche qui m’accapare par

saccades, ou cette bave blanchâtre qui coule de ma bouche, que je prends le plus grand soin de dissimuler

pendant la journée. La nuit, je ne suis plus qu’un corps, et j’attends le matin pour entendre mes évêques me

persuader que j’ai aussi une âme.

J’ai été pape. Mais franchement, après quelques jours, toutes ces angoisses existentielles papales, ça me barbe, et

comment ! Alors, je cesse d’être pape, en toute simplicité. Je le laisse là-bas, sous son baldaquin, embourbé dans

ses doutes, méditant sur sa bronchite, sans doute encore plus seul et malheureux, depuis que je ne suis plus lui ; et

je deviens autre chose — pardon, c’est quelqu’un d’autre que je deviens. Après le pape, c’était d’une cure de

jouvence que j’avais besoin, et j’ai été — si mes souvenirs sont bons — Sylvester Stallone. Il n’est plus très jeune,

c’est vrai, et passé de mode. Mais je m’en délecte, ça me repose et me revigore, juste pour quelques jours, car, tout

de même, c’est un peu honteux d’être lui.

Voilà pourquoi je peux affirmer, sans vantardise aucune, que je sais mieux que n’importe quel pape de l’histoire

comment c’est d’être pape. Certes, je n’ai été pape que pour quelques jours. Mais les vrais papes n’ont jamais

connu autre chose que la papauté, ou bien la papauté en herbe. À défaut d’avoir été quelqu’un d’autre, ils ignorent

ce qu’il y a d’unique dans le fait d’être pape. Ils trouvent ça normal. Être pape, pour eux, c’est tout simplement être,

rien de plus. Ils ne connaissent pas la différence entre la vie d’un pape, d’un maçon, d’une pierre ou d’une

serpillière ! De la même manière, nous autres, nous ne savons pas ce qu’est la vie, puisque nous ne savons pas la

différence entre vivre, être, et ne pas être ; faute d’avoir vécu sans être, ou d’avoir été sans vivre, ou de ne point être

du tout. À part moi, personne ne connaît la différence entre être pape, Paul Mc Cartney, Robert de Niro et Roderick

de la Fressange. Parce que moi, Roderick de la Fressange, j’ai été tout cela : pape, Mac Cartney, De Niro, et moi.

Je ferais peut-être mieux de le dire ainsi : tous, sans exception, ils ont été moi.

Il y a ceux qui m’appellent un rêveur. Ils prétendent que toutes ces péripéties ne sont que des songes. Ils ont tort. Si

j’accorde si peu d’importance à mes rêves, c’est parce qu’ils sont d’une monotonie affligeante. Ma vie diurne —

vous n’en connaissez qu’un petit échantillon — est tellement plus excitante ! Chaque journée m’apporte une

nouvelle aventure. Mais toutes mes nuits sont peuplées par le même rêve. Un rêve aussi gris que ma couverture en

laine, aussi régulier que mes ronflements, et aussi silencieux que ma chambre. De nuit en nuit, je rêve une vie

dans un petit studio au fond d’une cour d’immeuble. On y trouve juste un lit de camp, une table en formica, un

réchaud et une machine à laver. Les murs ne sont pas peints, et mon passe-temps favori consiste à compter les

taches verdâtres que le temps fait fleurir sur l’enduit gris. À d’autres moments, je regarde les éboueurs chercher les

poubelles situées juste devant ma fenêtre. Le restant de mes journées, je range et je nettoie : l’ordre coule dans

mes veines. Il n’y a pas grand-chose à ranger, certes, mais tout est prévu pour : mes rêves détestent la profusion et

l’exubérance. Juste avant de me coucher — ou serait-ce plus approprié de dire avant de me réveiller ? – je me

déshabille, et je lave mon unique pantalon, mon unique chemise, et ma paire de chaussettes. Pourquoi sortirai-je

pour m’acheter de nouveaux vêtements ? Je ne sors même pas pour manger. Une quantité quasiment infinie de

boîtes de raviolis m’attend dans mon unique placard.

Et cela, n’est-ce pas un indice irréfutable d’irréalité ? Dans le monde réel, existe-t-il des provisions inépuisables de

boîtes de ravioli ? N’est-il pas plus vraisemblable d’être Schumacher, Chirac, ou Arlette Laguiller, plutôt qu’un flot

intarissable de raviolis ?

J’ai aussi une autre raison d’affirmer avoir réellement été le pape, alors que cette existence morne et répétitive

dans la cour d’immeuble n’est que le fruit d’une imagination chétive et émoustillée :

Non seulement, mes impressions diurnes — la place du Vatican, le bordel de Madame Claude, l’enterrement de

Linda — sont bien plus vives que la monotonie de mes rêves. Mais surtout, pendant mes nuits solitaires dans la

chambre grise, je ne me rappelle jamais de ce que j’étais le jour, comme font les gens, qui, au réveil, se

souviennent de leurs rêves. Dans mon lit, je ne sais plus qui je suis. Le sommeil me vole mon identité : dans mon

arrière-cour, devant mes boîtes de raviolis, je deviens un homme sans nom et sans visage. Même mes chemises

n’y ont plus de pointure. Le souvenir des hautes voltiges de la veille m’abandonne. Et cela finit par m’angoisser

quand je suis réveillé. L’idée de ne plus savoir la nuit venue qui j’avais été pendant la journée me crispait au point

que je rongeais mes ongles jusqu’à leur racine. Cette angoisse m’accaparait tellement, qu’une nuit, en plein

sommeil, elle canalisa mes forces pour me tirer de la léthargie de mes rêves, et me fit recouvrer mes pouvoirs

diurnes, me permettant d’enfin trouver comment savoir qui je suis, même en plein rêve.

Pendant une nuit seulement, je n’étais plus ce Monsieur solitaire de la chambre grise au fond de la cour. J’étais

moi : c’est-à-dire cette personne capable de se transformer en quiconque il voudrait sur un coup de tête, aussi

longtemps que ça lui chante. J’ouvris la porte de ma chambre, je traversai la cour, et à peine mes pieds posés sur

le bitume, je fus Michel Drucker. Normal, me diriez-vous, sauf que c’était en pleine nuit. Je me suis précipité au

magasin d’électroménager le plus proche. Dès que j’ai vu un vendeur, je l’ai tiré vers moi, et je me suis confessé :

« Bonjour. Je suis Michel Drucker. J’ai un problème. Vous me connaissez, mais vous ne me reconnaissez pas. Plus

personne ne me reconnaît. Je viens vous voir, parce que même ma femme ne me reconnaît plus. Elle me dit ‘Je ne

trouve plus ton charme dans ton sourire, je ne vois plus l’enfant dans tes yeux, je ne sens plus le fauve dans ta

démarche.’ Elle ne me désire plus, elle ne me remarque plus. Elle passe sa journée à refaire la décoration de la

maison. Je me suis dit : Michel, il faut que tu te regardes, il faut que tu puisses voir pourquoi tu n’es plus celui que tu

étais. Donnez-moi un téléviseur : je dois pouvoir me regarder. J’ai passé tellement de temps dedans, à l’intérieur

du téléviseur, que je ne sais plus comment je suis vu du dehors. Monsieur, je vous en supplie, donnez-moi un

téléviseur. Je dois me voir pour réapprendre à être moi. Je ne peux même pas vous faire un chèque, mon banquier,

aussi, ne me reconnaît plus ».

Le vendeur continuait à vaquer à ces affaires, sans mot dire. Aucune réaction de sa part. Peut-être lui non plus ne

me reconnaissait pas.

Au magasin suivant, le vendeur me confirma pourtant que le problème n’était pas là.

« Pensez, je vous en supplie, aux heures de bonheur que je vous ai données depuis que j’officie à la télévision :

vingt ans, au moins. Par rapport à cela, que peut bien représenter le prix d’un téléviseur ? »

Il me dévisageait avec un regard noir. L’exaspération me fit geindre :

« Mais, ce n’est pas possible, vous non plus, un marchand de téléviseurs, vous ne me reconnaissez pas, moi,

Michel Drucker ? »

C’est alors qu’il explosa :

« Bien sûr que je vous reconnais. Mais vous êtes vraiment la dernière personne à qui j’offrirais un téléviseur. J’ai

offert un décodeur à Véronique Sanson, une rallonge à Michel Field, une antenne à PPDA. Mais vous, vous ne

méritez rien. Vous nous désespérez. Depuis deux ans maintenant, vous ne nous faites plus rire, vous nous

ennuyez, vous nous agacez. Vous n’êtes plus le Michel Drucker qu’on aimait tous. On ne vous reconnaît plus. »

C’est seulement en allant chez Darty qu’un coup du sort m’ôta enfin de cette situation pénible. Il y avait là un écran

qui diffusait ma propre image — l’émission de la veille, ou plutôt, je suppose, l’émission qu’avait enregistrée celui

qui était Michel Drucker ce jour-là. Et là, je n’ai pas hésité. Sans broncher, j’empoignai immédiatement le poste, le

coinçai sous mon bras et sortis du magasin illico. Après tout, je ne n’exerçai que mon droit de propriété

intellectuelle, j’usai du droit d’auteur, car mon image m’appartient, et j’ai le droit de l’emporter où je veux.

Personne ne m’opposa de résistance. Chez Darty aussi, ils ne devaient plus supporter de voir sur leur téléviseur

quelqu’un qui n’était plus celui qu’il était.

Ce jour provoqua un changement extraordinaire dans mon existence. Je n’allais plus m’ennuyer pendant mes

heures de sommeil : j’avais un téléviseur ! Mes rêves allaient enfin avoir un contenu ! Fini les nuits grises, et les

boîtes de ravioli ! Mes nuits allaient me transporter à Hawaï, à Buckingham Palace, à Gstaad, ou même dans le

Bronx !

Chez certains, dit-on, le téléviseur et les rêves troublent le sens de l’identité. Trop d’images, de lieux, d’histoires.

Mais pas chez moi. Au contraire ! En rêvant, enfin, je sais qui je suis ! Je sais ce que j’ai fait de ma journée. Inutile

de me creuser les méninges, d’excaver mon inconscient, de visiter mes cryptes : il suffit d’allumer le poste ! Les

infos, les shows de variétés, les magazines people : je suis partout ! Aujourd’hui, mes heures de sommeil me

permettent de prendre pleinement conscience de ma vie éveillée : quelle délectation irremplaçable que de revivre

pour une deuxième fois, tranquillement assis dans son fauteuil, les événements marquants de la journée !

Par moments, une tentation me saisissait : pourquoi me fatiguerais-je encore, jour après jour, à incarner Arafat,

Sharon Stone, l’Abbé Pierre et tous les autres ? Ne me suffirait-il pas de contempler tout cela, en sirotant un verre

devant mon poste ?

Je n’avais plus de soucis d’argent, mes rentes m’assuraient une retraite confortable. Il y a quelques années, j’étais

allé voir Paul McCartney, pour lui expliquer tranquillement, que l’auteur de Let it Be, c’était moi, et pas lui. Je l’avais

composé quand j’étais lui. Certes cela n’avait duré qu’une journée : mais qui ne s’épuiserait pas à force de toujours

sourire en chantant avec une voix mielleuse ?

Alors que je lui expliquais cela, les gouttes de sueur commençaient à perler sur son front, et il se mit à déchirer tous

les sachets de sucre à côté de son expresso. Elvis et les Rolling Stones avaient déjà essuyé plusieurs procès à

cause de moissonneurs de coton, de cireurs de chaussures ou de chauffeurs d’autobus dont ils avaient volé les

chansons. Sans rien dire, il sortit son chéquier pour y inscrire une somme indécente. Une fois la tâche exécutée,

les larmes se mirent à couler sur ses joues de poupon, et il se confessa enfin : il n’avait jamais compris comment il

avait réussi à écrire d’aussi belles mélodies. Aujourd’hui encore, il ignorait d’où elles venaient. Il avait fini par se

dire qu’il n’était pas lui-même quand l’inspiration le subjuguait ; il devait être un autre, ou un autre était lui.

Sûrement, cela se passait de la même façon pour tous les artistes ; mais à la plupart, l’inspiration n’arrivait que

deux ou trois fois dans la vie. Lui, qui avait écrit des centaines et des centaines de chansons, que ferait-il si autant

de personnes venaient lui réclamer leurs droits d’auteur ?

À partir de ce jour-là, j’aurais pu vivre tranquillement en ne faisant plus rien. Plus besoin de sortir de ma chambre

pour connaître la vie en grand. Plus besoin d’agir et de prétendre être quelqu’un. Cependant, je m’aperçus

rapidement que ce raisonnement était un sophisme. Car, si je ne passais pas mes journées à être le Pape, Britney

Spears ou José Bové, il n’y aurait plus rien à voir dans mon téléviseur. Rien, strictement rien. Plus de rêves dignes

de ce nom. À moins que je me résolve à rêver toutes les nuits que je regarde une émission de télévision qui montre

un homme en train de manger des raviolis, assis devant son téléviseur. Mais en aucun cas je ne vous infligerais un

sort aussi monotone ; vous, mes amis, mes frères téléspectateurs.

©2003 Balthasar Thomass

 

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