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L'Option

J’avais encore le visage contorsionné de Pierre en tête, lorsque je sentis la pression circulaire  de la main

d’Alain sur mes cuisses. Sans le savoir, j’étais toute préparée à m’abandonner à ses caresses. Le soleil de juin

capté par les vitres de la R20 m’avait ramollie, et me chargeait d’une vie nouvelle : lente, passive, végétale, mais

déterminée. Mon corps se vautrait dans les formes du siège en mousse avec le même assentiment que la voiture

épousait les virages de la pente que nous dévalions, et cet assentiment, je le donnais aussi, tacitement, à

Alain. Sur mes bras, je regardais avec étonnement le dessin que faisait l’or de mes poils sur ma peau bronzée ; et

l’odeur noisette que le soleil dégageait en elle me rassurait, et me signifiait qu’il n’y pouvait y avoir de vie autre que

celle que je vivais à l’instant.

Alain, aussi, devait penser à Pierre. De toute façon, je ne me serais jamais donné à lui si je n’en étais pas certaine.

Avant ce matin, quand il m’appela pour me dire que Pierre se trouvait au CHU des Alouettes, je ne l’avais jamais

rencontré. Il semblait aussi désemparé que moi face à cette nouvelle, mais la révolte ou l’étonnement nous étaient

interdits à tous les deux : malgré nous, les choses prenaient leurs cours, et nous n’en voulions ni à lui ni à nous-

mêmes. Je dirais même que la visite de la cellule de Pierre, le spectacle de ses grimaces et hurlements, tout le

scabreux du lieu et le cynisme courtois des soignants, nous paraissaient aussi familiers qu’étranges. Pierre ne

nous reconnaissait pas ; heureux ou malheureux, il était dans un autre monde — peut-être était-ce depuis toujours

le sien. Mais Alain était à mes côtés ; et nous sentions que ce que je devais à Pierre, je le devrais désormais à

Alain, et que ce qu’Alain devait à Pierre, à présent, il  le devait à moi.

Pierre et moi étions mariés depuis cinq ans quand Pierre contacta le docteur Alain Michel, officiant au 107 Avenue

de Lacoste.  Je n’avais pas la moindre idée de ce qui pouvait le motiver. D’après ce qu’en dit Alain maintenant,

Pierre se présenta en disant qu’il se sentait tellement intégré dans la vie, qu’il se demandait s’il avait encore une

personnalité bien à lui. Ne fallait-il pas une souffrance — aussi minime, aussi secrète qu’elle soit — pour être

quelqu’un ? Son existence avait une apparence si lisse, disait-il, que si jamais sous la surface se cachait quand

même une faille, il craignait qu’elle soit vertigineuse. Et s’il n’y avait pas de faille, à quoi s’accrocher ? Pierre se

sentait glisser dans sa facilité de vivre. En somme, Pierre se serait demandé, si à force de vivre, il existait encore.

Alain connaissait la maxime du plus illustre de ses collègues français, prononcée lors d’une visite à Yale, selon

laquelle « vouloir mieux se connaître » était le meilleur moyen pour ne pas entrer en analyse avec lui. Alain n’était

pas en manque de patients, et d’habitude il se montrait très scrupuleux sur l’examen des demandes auxquelles il

pouvait ou ne pouvait pas répondre. Ainsi, il lui était arrivé à maintes reprises d’éconduire un patient potentiel,

considérant son cas incurable, ou estimant qu’une analyse aggraverait les choses, ou, au contraire, que le patient

se dépatouillerait très bien tout seul, ne voulant consulter que par caprice, snobisme ou conformisme. En effet,

Alain réunissait une intuition relationnelle aiguë avec un savoir théorique vivant et toujours renouvelé. Son

érudition analytique était trop fine pour qu’il classe ses patients dans des schémas trop convenus. Il était capable,

parfois, de se servir d’une théorie réputée absconse et gratuite, juste pour élucider un point d’apparence

périphérique, qui pourtant se plus tard se révélera capital chez tel ou tel patient. Il évitait cependant toujours de

dresser la théorie comme une armée, prête à combattre autant son patient que ses propres intuitions, et bien

souvent c’était le simple bon sens qui le guidait dans sa démarche.

Mais la demande de Pierre était à la fois si transparente et si posée, que les réserves habituelles d’Alain furent

court-circuitées. De quel recours pouvaient être et son habileté théorique et son passé de clinicien, face à

quelqu’un qui visiblement n'avait aucun problème, et le disait sans la moindre affectation et avec la plus grande

lucidité ? Pierre ne rentrait dans aucun schéma de malade, tout simplement parce qu’il n’était pas malade.

Comment les modèles thérapeutiques pouvaient-ils alors être opératoires ? Alain n’eut en aucune manière, à ce

moment, la perversité de vouloir tester ses méthodes sur un cobaye sain, bien que ce fût peut-être cela qu’il

finissait par faire, malgré lui,. Non, Alain était simplement interpellé par le discours si paisible, si simple, si

courageux de Pierre. La demande d’analyse de Pierre obéissait à une logique implacable ; et Alain y répondait,

peut-être moins parce qu’il ne pouvait résister à cette logique, que parce qu’il  brûlait d’en connaître les lois.

Pierre me parlait peu de sa psychanalyse. Après tout, c’était une démarche naturelle — pour ne pas dire commune

— chez un homme qui ne se contente pas de suivre aveuglément les voies que l’histoire familiale et la contrainte

sociale lui ont tracées. Un homme libre, réfléchi et indépendant, comme l’était Pierre. Je l’admirais pour ce choix.

J’admirais son courage et son intransigeance vis-à-vis de lui-même : il osait s’avouer que le bien-être n’était pas le

fin mot de son histoire et de son identité. Peut-être craignait-il que ce bien-être le dévore, ou le dissolve dans la vie

qu’il menait. Peut-être croyait-il qu’il fallait à tout prix raviver ce qui l’opposait au monde pour ne pas disparaître. Ou

qu’il valait mieux se laisser engloutir par soi-même que par le monde.

Et je peux dire que, pendant ces cinq années, notre vie fut tout à fait heureuse. Nous venions juste de déménager à

Nice, où, après s’être dévêtu de sa robe d’avocat parisien, Pierre avait repris la direction de l’antenne locale d’une

association qui avait pour tâche de coordonner les programmes sociaux et culturels des pays méditerranéens. Il

était fier de servir une cause, et il goûtait aux voyages à Gênes ou à Barcelone, où il collectionnait les fonds pour

financer des stages sportifs ou musicaux, permettant à des jeunes déshérités espagnols, italiens et français

pouvaient de se rencontrer.

Je ne trouvais pas, qu’au cours de ce temps, il s’assombrissait. Au contraire, il perdit cette mélancolie qui pourtant

fut ce qui, chez lui, m’avait d’abord séduite. Bien des fois, lors d’un retour de voyage, après m’avoir comblée de

cadeaux, il devenait hilare, riant comme un enfant lors de batailles de coussins nocturnes, ou de dîners improvisés

à cinq heures du matin. Après des années d’une routine conjugale, dont je serais pourtant la dernière à me

plaindre, il réussit à nous faire revivre une lune de miel. Il était devenu plus spontané, et bien que le succès de

notre union devait jusque-là beaucoup à sa réserve, qui m’avait semblé lui être consubstantielle, elle ne pâtissait

pourtant pas de ce changement.

Puis un soir, il prit un ton grave. C’était au début de ce mois de juin, quand la brise réchauffée commençait à

envoyer vers notre terrasse le sel et l’iode de la marée qui s’étalait devant elle. La chaleur arrivait en tâtonnant,

d’un foyer rouge lointain, qui par prudence préférait encore s’éteindre en se noyant dans la mer. Doucement, la

géométrie zébrée, que les derniers rayons de soleil conféraient à notre salon, s’effaçait comme si le noir avalait la

lumière, et les murs et les meubles avec. C’était l’heure où tout naturellement je me blottissais dans ses bras,

comme pour continuer le mouvement des objets qui se laissaient envelopper et cajoler par le noir .

Et pourtant, cette fois-ci il me repoussa.

— J’ai quelque chose à te dire.

D’habitude, quand il avait quelque chose à dire, il le disait, sans l’annoncer ; ou alors il préparait une plaisanterie

ou une surprise comique.

— D’important. 

À peine laissait-il entrevoir son émotion intérieure, tout juste ses paupières clignotaient-elles un peu rapidement.

— C’est au sujet de ma psychanalyse, mais c’est au sujet de tout. 

Je savais qu’il ne fallait pas l’interrompre, de toute façon, je n’aurais su comment répondre. Bien qu’il s’était arrêté

de parler, comme s’il espérait une réponse, son attitude tranchait tellement avec ce que nous vivions jusqu’alors,

que je savais que ma parole n’avait pas de place.

— Je sens que j’arrive à un terme. Quelque chose finit, quelque chose commence. J’ai passé cinq ans à

patiemment enlever, couche par couche, les vêtements qui ont fait que je suis celui que je suis. Maintenant, je n’en

ai plus besoin, je n’en veux plus, je les ai retournés dans tous les sens, je les ai lavés, essorés, séchés. Ils

m’ennuient. Et pourtant, sans ces vêtements, je ne suis rien, strictement rien. Je n’en ai pas d’autres.

D’un long geste solennel, il étirait son bras derrière lui, pour chercher un étui à cigarettes. J’avais toujours admiré

la souplesse de ses membres, considérant la félinité comme une qualité rare chez un homme. Un rictus nerveux

l’effleura juste le temps d’allumer sa cigarette. La première gorgée de fumée à peine expirée, son visage redevint

posé — et aussi étrange que cela puisse sembler — calme, et serein.

— Au début de l’analyse, Alain me disait qu’il s’agissait de déterrer la folie qui rôdait sous ma vie tellement

raisonnable, tellement organisée. Il pensait que la droiture, l’optimisme, l’altruisme même, avec lequel je menais

ma vie, étaient une compensation. Qu’au fond, c’était l’expression d’autre chose, de tout le contraire.

J’espérais qu’il allait me retourner le clin d’œil complice que je lui envoyais, car je me consolais en voulant croire

que c’était moi sa folie, que c’était dans mes bras qu’il déchaînait son désordre. Il resta impassible.

— Et puis aujourd’hui, j’ai compris qu’il me restait juste un pas à faire. Je lui ai dit que c’était comme si j’étais sur un

radeau naviguant sur une mer noire et houleuse. Le radeau est petit, mais confortable. Mais la mer est tellement

plus grande ! Ne vaut-il pas mieux sombrer en elle plutôt que de faire les douze pas sur le radeau ?

Peut-être ne le prenais-je pas assez au sérieux. Peut-être étais-je trop habituée à ses discours extravagants, qui

trahissaient davantage une volonté de me distraire qu’un enjeu personnel. Je ne lui demandais même pas ce que

lui avait répondu l’analyste —qui s’était probablement tu. Je sentais que ce dont Pierre me parlait n’engageait que

lui, ne dépendait que de lui, et qu’il ne laisserait pas de place à mes questions.

Simplement, je le pris par la main et l’emmenai vers notre lit. Toute la nuit, je le tins dans mes bras. Mais lui, il

dormait comme un enfant. Ma tendresse lui était indifférente.

Le lendemain soir, il ne rentra pas de son travail. Je crus d’abord qu’il avait oublié de me signaler un voyage à

l’étranger, ou que j’avais été distraite le moment où il m’en avait notifié. Son métier exigeait autant de mobilité que

de flexibilité ; il était fréquemment averti d’un déplacement que quelques heures avant son départ. Ainsi, les jours

suivants, son absence ne m’inquiétait pas outre mesure, jusqu’au moment où la police m’appela pour identifier une

personne sans identification.

Il s’avérait que la première chose qu’il fit le jour de son départ était d’aller  faire un tour en bateau, et de jeter sa

carte d’identité, son permis de conduire et ses cartes de crédit à la mer. Puis, il alla au bureau, comme d’habitude.

Le soir venu, il retourna au port de Nice. Devant la foule des passants, il se déshabilla, et en caleçon, se mit à en

agresser quelques-uns. Ne se contentant pas d’observer leur air déconcerté, il se mit à les tabasser. Pierre était

agile, rapide, et comme je l’ai déjà dit, félin, mais il n’était pas costaud. D’autres individus cherchant la bagarre

eurent rapidement raison de lui. Il ne voulait plus reconnaître qu’il existait des choses telles qu’une raison. Une fois

conduit au poste, comme il se refusait à toute explication et à toute identification, on décida rapidement de le

transférer à la division psychiatrique du CHU des Alouettes.

Une semaine plus tard, des pêcheurs trouvaient, au milieu des sardines, des calamars et des boîtes de conserve,

une carte d’identité.  On me contacta, et j’en informai aussitôt Alain. Je savais que cela le concernait davantage que

moi. Que tout cela avait trait à une partie de Pierre que je n’avais jamais su atteindre, que peut-être Alain avait

touché, alors que moi, sûrement, ne voulais à aucun prix la connaître .

À présent, les mauvaises langues jactent dans tous les sens. On prétend que tout cela n’était qu’un stratagème, un

dénouement longuement prémédité et préparé jusque dans le moindre détail. On prétend qu’Alain et moi étions

des amants de longue date, et que j’aurais convaincu Pierre d’entreprendre une psychanalyse dans le dessein de

le soumettre au pouvoir destructeur d’Alain. Ou alors qu’Alain me convoitait depuis des années, et ne voyait d’autre

solution pour me conquérir que de rendre Pierre fou. On raconte même que c’était uniquement à cause des récits

que Pierre  faisait de moi et de notre relation, qu’Alain serait tombé amoureux de moi. On prétend qu’il est un

manipulateur et un sorcier, que c’est le diable incarné ; et que c’est pour cela que je n’ai pas pu lui résister. On

prétend qu’Alain était certes un psychanalyste génial, mais qu’à force d’immanquablement soigner ses patients, il

ne lui restait d’autre défi que de rendre fou un homme sain.

Mais tout cela est faux. Certes, dans cet instant même, le corps d’Alain surplombe le mien entièrement. Il le couvre

et l’enveloppe, même. Ce corps tellement différent : ce corps massif, trapu, poilu. C’est vrai ; ce visage barbu exerce

une force incantatoire sur moi. Et pourtant, cette force, elle vient certainement de la présence du profil glabre de

Pierre que je sens, quelque part, enfoui dans ce visage. Et à travers Alain me malaxant de l’intérieur, je reconnais

le rythme, la mélodie, la prosodie de Pierre me faisant l’amour.

Ce n’est pas le savoir diabolique d’Alain qui m’a mené à m’abandonner dans ses bras.  C’est par ce que c’est en

lui que survit tout ce qui reste de Pierre. C’était sa  volonté ultime.

Je sais que la décision de Pierre, aussi incroyable que cela puisse paraître, sa décision de devenir fou, était une

décision libre. C’était une décision raisonnable, saine, réfléchie. Et Alain, spécialiste des maladies mentales, avec

la meilleure volonté du monde, ne pouvait s’opposer à la libre décision d’un homme sain.

©  Balthasar Thomass 2004

 

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